Vous avez un petit accent…

La question "vous avez un petit accent, vous venez d'où" peut profondément agacer.
« J'entends un petit accent, vous venez d'où ? » Cette question anodine blesse plus qu'elle ne rapproche. Je l'ai posée des années avant de comprendre ce qu'elle provoquait. Voici ce que j'ai appris depuis.

Cet article s’adresse aux francophones de métropole (mais intéressera aussi les francophiles parmi vous).

”Vous n’êtes pas d’ici, vous avez un petit accent. “

Cette phrase, que les francophones prononcent parfois innocemment pour engager la conversation, est rarement bien perçue.

– oh, mais je dis juste ça comme ça…

Oui, mais non !

J'entends un petit accent, vous venez d'où ?

Même chose pour la version qui pourrait sembler plus sympathique : “J’entends un petit accent, vous venez d’où ?“

Moi aussi, je pensais que c’était une façon d’entamer la conversation, de montrer que je m’intéressais à la personne.

Eh bien, je faisais fausse route. Et pas qu’un peu !

La véritable prise de conscience remonte à quelques années, lors d’un partage d’expérience devant une assemblée composée de professionnel-les des langues, venu-es de France et d’ailleurs, à l’occasion d’une matinale de la Société française des traducteurs (SFT) à Paris.

Une traductrice-interprète dans l’assemblée m’avait alors expliqué en quoi cette phrase pouvait être ressentie de façon violente.

Pour être tout à fait honnête, sa remarque m’a surprise, puis une fois l’étonnement passé, cela m’a fait réfléchir.

Depuis, j’ai discuté avec des centaines de personnes originaires de tous les continents (si si, je tiens un décompte).

Verdict : pour une immense majorité, cette petite phrase est (franchement) désagréable.

  1. Elle est reçue comme un jugement non sollicité de la part d’une personne inconnue.
  2. Elle est ressentie comme une intrusion, une curiosité mal placée.
  3. Elle préjuge souvent – à tort – d’une maîtrise approximative de la langue et d’une mauvaise compréhension.

    Or, accent et maîtrise d’une langue ne sont pas forcément corrélés.

  4. Elle anéantit en quelques mots la fierté d’avoir appris une langue supplémentaire.

    Et on ne soupçonne pas à quel point le français est une langue qui suscite admiration et respect chez de nombreux apprenants.

  5. Elle sape des années d’efforts en quelques secondes.

Bref, elle génère un profond sentiment d’insécurité linguistique.

Et c’est précisément pour cela que j’ai eu envie d’écrire cet article. J’ai discuté avec de nombreuses personnes qui avaient un excellent niveau de français et une prononciation impeccable… et qui, pourtant, continuaient de douter d’elles-mêmes, à force d’être interrogées sur leur accent.

Dans les cas les plus extrêmes, on peut même parler de glottophobie, c’est-à-dire la discrimination fondée sur l’accent.

Pour poursuivre la réflexion, je vous invite à (ré)écouter l’épisode sur la glottophobie, avec la linguiste Maria Candea dans l’émission Zoom Zoom Zen sur France Inter.

Vous comprenez parfaitement votre interlocuteur. Pourquoi lui demander d'où vient son accent ?

Si c’est pour :

  • Satisfaire votre curiosité (mais d’où vient ce son ou cette manière de parler ?)

    ➡️ Abstenez-vous et concentrez-vous plutôt sur ce que la personne vous dit, plutôt que sur la manière dont elle le dit.

  • Engager la conversation

    ➡️ Choisissez une entrée en matière moins intrusive (la météo, ou autre sujet plus neutre).
    ➡️ Attendez de mieux connaître la personne, ou qu’elle vous dise elle-même d’où elle vient.

  • Basculer rapidement dans une autre langue et montrer que vous aussi vous parlez anglais, espagnol, russe ou allemand…

    ➡️ Retenez-vous. Vous ignorez tout de l’histoire de cette personne avec la langue française.

     

À part son "petit accent", vous ne savez rien de cette personne

À propos d’histoire, j’en aurais des dizaines à raconter, tellement les profils des personnes que j’accompagne et avec qui je me suis entretenue sont variés. 

En voici un tout petit échantillon. Les prénoms ont été changés.

Paolo, Français depuis huit ans à qui on demande dix fois par jour d'où il vient

Paolo a fait ses études dans une grande école française, a décroché un très bon poste dans la finance, et se fait parfaitement comprendre de ses équipes. 

Malgré une prononciation qui conserve des traces de sa langue maternelle, il affiche une excellente maîtrise du français. Il est parfaitement intelligible.

Il a même acquis la nationalité française.

Et dix fois par jour, quand il fait ses courses, qu’il récupère ses enfants à la crèche, qu’il se rend à un rendez-vous, on lui pose toujours la même question. 

Et vous, comment vous sentiriez-vous si vous viviez à l’étranger depuis des années, et qu’on vous demandait en permanence d’où vous venez à cause de votre façon de parler ?

Irina, un accent slavo-bordelais qui déclenche toujours les mêmes discussions

Irina vit en France depuis 15 ans. Mariée à un Français et mère de deux enfants, elle travaille dans une grande entreprise de bâtiment à Bordeaux. 

Elle a appris le français sur le tas, s’est fait des amis, et a pleinement adopté le mode de vie du Sud-Ouest dont elle a aussi pris l’accent. Un accent chantant qui se fond avec les restes de sa prononciation « slave ».

Et c’est sur ce petit reste d’accent que l’on vient régulièrement la chatouiller.

Or, elle sait qu’après lui avoir demandé d’où vient son (charmant) petit accent, on ne manquera pas de l’interroger sur son pays, sur la guerre, dont elle n’a aucune envie de parler, encore moins avec des inconnus.

Derrière un accent, il y a toujours une histoire, une émigration subie ou choisie, une identité et une culture dont on n’a pas forcément envie de parler au premier venu ou à la caisse du supermarché. Respectons cela. 

Laura, venue de Denver avec un rêve : parler français à Paris

Commander un petit café à paris
Photo Pexels, Raylarinda Sehrin

Terminons avec Laura, une touriste américaine de 60 ans, originaire de Denver (Colorado), en voyage à Paris. 

Cela fait plusieurs années qu’elle apprend le français et qu’elle rêve du jour où elle pourra découvrir la France autrement qu’à travers les films et séries français.

Depuis son arrivée, elle n’a qu’une hâte : mettre en pratique son français.

Elle a préparé ses phrases pour la boulangerie et pour commander un petit café. Elle s’est vraiment entraînée à allonger la dernière syllabe de cafééé, sans diphtonguer le /e/, et sans prononcer la première syllabe CA plus fort, comme en anglais. 

Un matin, au petit café a deux pas du Louvre, elle s’arme de courage pour commander un café.

Bonjour, je voudrais un café allongé, sans sucre, s’il vous plaît.

Le serveur lui répond alors dans un anglais approximatif (avec un accent français très marqué) :

– American? I already go to New York last summer. Fantastic!  Where you from?

Croyant bien faire, le jeune serveur vient de couper les ailes de Laura. 

Dans la tête de Laura, une petite voix résonne (en anglais) : « Mon accent est mauvais. Ce Français ne m’a pas comprise. Cela fait trois ans que je prends des cours, et il ne me comprend pas. Je suis nulle. Les Français sont vraiment durs. » 

Alors, si vous croisez une Laura dans votre ville, laissez-lui le temps de construire ses phrases et répondez-lui en français, pas trop vite ! 

Et si besoin, attendez qu’ELLE vous demande de poursuivre en anglais (ou une autre langue).

Nous avons tous un accent

Un accent n’existe que par rapport à une référence, et pour les linguistes, cette référence n’existe pas. Il n’y a pas d’accent neutre, seulement des accents les uns par rapport aux autres. 

Vous aussi vous avez un accent par rapport à votre boulangère, à votre amie qui a grandi en Alsace, ou à votre collègue toulousain. Simplement, le vôtre est « géolocalisé » quelque part en France métropolitaine. Personne ne vous demande dans les commerces d’où vous venez, quand vous parlez de prix, de chiffres et de nombres.

Or c’est là ce qui se joue : un accent que nous ne parvenons pas à situer « perturbe » nos oreilles. Et pour dissiper ce léger inconfort – le nôtre, pas celui de notre interlocutrice – nous dégainons LA question. 

Alors ami-es francophones : ouvrons nos oreilles à tous les accents et gardons cette question pour nous. Il y a mille façons d’entamer une conversation. La question sur l’origine d’un accent, elle, ne fait que rappeler à la personne en face de nous, qu’elle n’est pas tout à fait d’ici.      

Ce qu'il faut retenir

  • 1. Écoutez ce qui est dit, pas la façon de le dire. Vous avez le droit de vous interroger sur l'accent de votre interlocuteur, mais ne lui demandez pas d'où il vient. Un accent n'est pas forcément lié au niveau de maîtrise d'une langue étrangère ou au nombre d'années passées dans le pays.
  • 2. Entamez la conversation autrement. La météo, le lieu, le contexte : il existe mille sujets qui ne renvoient pas votre interlocuteur à son origine. Si la personne veut vous dire d'où elle vient, elle le fera d'elle-même.
  • 3. Ne basculez pas systématiquement en anglais. Votre interlocuteur a peut-être travaillé des années pour vous parler en français. Laissez-le finir sa phrase, et attendez qu'il vous demande de changer de langue, plutôt que de basculer en anglais.

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